BlogueMars 22, 2019

John Young Johnstone. Mythe et modernité

L'an 2019 nous a fait part de deux excellents tableaux, à la fois précieux et rares, signés John Young Johnstone. Il n'y a pas grande documentation au sujet de l'artiste, que nous aimons à surnommer « Johnny » Johnstone. Nous profitons donc de cette conjoncture pour colliger la légende et les faits entourant le peintre, tels que nous les connaissons.

 

À partir de 1915, qui marque le début de la carrière tardive, mais fugace, de John Young Johnstone, et jusqu'en 1924, le Musée des beaux-arts du Canada fit l'acquisition de six tableaux de John Young Johnstone. En 1920, le premier ministre québécois Louis-Alexandre Taschereau donna l'autorisation à fonder le Musée de Québec, qui ouvrit ses portes quelque deux années plus tard. Sous l'égide du Secrétaire de la province, Athanase David, un jury fut organisé afin d'effectuer une sélection de six tableaux présentés aux expositions respectives de l'Art Association of Montreal et la Royal Canadian Art de l'année, qui formerait la collection nucléaire du futur musée. Parmi cette sélection, « Old Courtyard, St. Vincent Street »[1] [2]. Une revue de l'exposition - devenue iconique - du groupe de Beaver Hall qui avait été présentée au 305, Beaver Hall Hill en 1921, parut l'année suivante dans le quotidien montréalais La Presse. Un petit tableau intitulé « Rue des Carrières » signé Johnstone fut cité parmi les plus intéressantes œuvres de l'exposition, qualifié comme étant « un vrai joyau »[3] [4]. Nous en déduisons qu'à son époque, John Young Johnstone était un artiste de distinction, dont les œuvres se démarquent parmi celles de ses plus illustres collègues.

 

John Young Johnstone, The Chinese Shop, vers 1920, huile sur panneau, 9 ½  x 6 ¼ po (24,1 x 15,9 cm), L'œuvre a récemment été vendue par la galerie Alan Klinkhoff.

 

John Young Johnstone, Marché Bonsecours, juillet 1917 , huile sur panneau, 10 x 8 ½ po, L'œuvre a récemment été vendue par la galerie Alan Klinkhoff.

 

Les remarquables exposition et catalogue intitulés  Une modernité des années 1920 à Montréal. Le Groupe de Beaver Hall, publié sous la direction de Jacques Des Rochers et Brian Foss, fournit un important et succinct résumé portant sur la participation de Johnstone au sein de la communauté artistique montréalaise [5]. Sa formation ainsi que sa pratique artistique étaient tout à fait conformes à celles de ses contemporains, émergents comme établis. Comme bon nombre d'entre eux, il a étudié à l'Art Association de Montréal sous William Brymner, ensuite à Paris ; à son retour à Montréal, il contribua des tableaux aux salons printaniers de l'Art Association comme à ceux de l'académie Royale des arts du Canada ; était membre du Pen and Pencil Club ; ainsi que membre de l'Arts Club of Montreal. Des Rochers et Foss révèlent que Johnstone enseignait dans plusieurs écoles d'art, dont le Monument National, l'Arts Club et la Women's Art Association [6]. En 1928, Johnstone fut « expulsé » du Montreal Arts Club [7]. Les détails exacts de « l'information détenue par le Conseil » qui mena à l'expulsion de Johnstone lors de la rencontre du 4 septembre ne sont pas divulgués [8]. À l'hiver 1931, l'Arts Club présenta une exposition commémorative en l'honneur du même John Y. Johnstone qu'il avait expulsé quelques années plus tôt. Les procès-verbaux du conseil du Club datés du 8 mai 1931 témoignent d'une motion présentée par Robert Pilot « ... qu'une lettre englobant les remerciements du Club soit acheminée à tous ceux qui avaient si généreusement prêté leurs œuvres pour l'exposition de John Y. Johnstone »[9]. Curieusement, nous n'avons pas réussi à trouver de mentions ni d'annonces de ladite exposition dans les procès-verbaux des réunions précédant l'exposition.

 

Étant donné qu'on en connaît très peu sur la vie personnelle de John Young Johnstone, l'extraordinaire, mais parcimonieux corpus de ses tableaux,dont les compositions sont inspirées par le quartier chinois de Montréal, a nourri une biographie fortement mythifiée. En septembre 1998, notre galerie familiale d'origine, Galerie Walter Klinkhoff, célébra notre regretté père, Walter Klinkhoff, en montant une exposition-hommage réunissant une sélection parmi les plus remarquables œuvres que Papa avait vendues au cours de sa vie. Elle inclut quatre petits croquis à l'huile signés Johnstone. Dans une critique signée par Dorota Kozinska pour la Montreal Gazette en septembre 1998, Dorota écrivit :

Une question posée au sujet de quatre tableaux miniatures de John Y. Johnstone élicita une version instantanée et abrégée de la courte et violente vie qu'avait menée l'artiste espiègle et itinérant qui avait un faible pour les fumeries d'opium.

« Il mourut à Cuba, » dit Éric Klinkhoff, « vraisemblablement tué lors d'un duel galant ».

Cet enfant bâtard d'un père anglais et d'une mère canadienne-française était un formidable peintre et dans une certaine mesure, son mode de vie influença la création de ces exquises petites huiles.

Peintes sur ce qui semble être des panneaux de coffres à cigares, de dimensions d'en moyenne 5 par 6 pouces, elles témoignent de la formation professionnelle ainsi que du talent de Johnstone. Elles saisissent des petits fragments de vie et de paysage, intenses et poétiques, dont émane une aura bien plus ample que leur format le suggère [10].


Dans son livre intitulé The Beaver Hall Group and Its Legacy, Evelyn Walters préface son texte sur Johnstone en citant Eric Klinkhoff, au sujet de la mort de Johnstone en duel galant, alors qu'il courait les jupons à Cuba. Ensuite, elle relate les histoires de sa consommation excessive d'alcool ; des rumeurs portant sur sa fréquentation des fumeries d'opium montréalaises ; et du fait qu'il était un enfant illégitime, citant une partie de la critique de Dorota dans la Gazette sur notre exposition-hommage de 1998 [11]. Au risque de perpétuer une légende, elle finit tout de même par cautionner ses lecteurs des apocryphes qui « créent un personnage plus grand que nature » et que certaines de ces histoires peuvent être des « fabrications» [12].

 

Nous doutons qu'il y ait eu une galerie d'art commerciale plus active dans la revente des tableaux de Johnstone que nous l'étions à la Galerie Walter Klinkhoff, après l'ère des galeries Watson. En effet, son histoire telle que nous la « connaissons » était que, anecdotiquement, il était le fils illégitime d'un notable montréalais - peut-être un médecin anglophone - et d'une mère francophone ; que sa mère vivait à l'Île d'Orléans, ce qui explique les visites de Johnstone dans cette région ; et, bien sûr, qu'il fréquentait les fumeries d'opium du quartier chinois et qu'il aurait été tué lors d'un duel galant à Cuba. Je ne me souviens pas de la source de cette biographie anecdotique de « Johnny » Johnstone. Si ma mémoire est bonne, lorsque nous préparions notre exposition rétrospective sur Johnstone, il y eut mention d'une amoureuse à Ottawa vers la fin de sa vie. Une fois de plus, comme le reste de son histoire, elle fut relatée de seconde, voire de troisième ou de quatrième main.

 

La recherche disponible en ligne, ainsi que la formidable érudition fournie par l'équipe fort qualifiée de commissaires d'art menée par Des Rochers et Foss et l'exposition qu'elle sous-tend, Une modernité des années 1920 à Montréal. Le Groupe de Beaver Hall, ont ceci d'avantageux qu'elles nous permettent d'accéder à de l'information qui était inaccessible auparavant. Nous sommes désormais capables de mieux considérer ou reconsidérer nos hypothèses précédentes.

 

Aujourd'hui encore, peu de détails vérifiables de ce personnage énigmatique, John Young Johnstone, sont connus. Lors des années pendant lesquelles Johnstone contribuait des tableaux à l'Art Association of Montreal, et aux expositions de l'Académie des arts royale du Canada, le bottin montréalais Lovell indiquait qu'il vivait avec sa mère veuve, Kate Johnstone, au 233 rue Ontario Ouest, jusqu'en 1920. La description de l'« enfant bâtard » qu'en donne Walters est par ce fait, improbable. Il n'y a aucune preuve suggérant que « Kate » était canadienne-française. Même la notion qu'il eut été itinérant, peut-être plus encore que d'autres artistes célibataires, est peut-être inexacte [13]. Le même bottin indique qu'il résidait dans un appartement situé rue University, au nord de l'ancienne Montreal High School et à l'est du campus principal de l'université McGill de 1920 jusqu'après 1928, probablement jusqu'à son départ pour Cuba. Le fait qu'il eut une même adresse fixe pendant près de dix ans, jusqu'à peu avant sa mort à Cuba, pourrait indiquer que Johnstone était plus établi et stable que vagabond, contrairement à ce que certains auraient suggéré. Parmi ses lieux de prédilection pour la peinture au-delà de Montréal, nous constatons notamment les régions de Beaupré et de l'île d'Orléans, régions qui ont été saisies à l'huile par de nombreux artistes avant lui, dont Brymner et Cullen, à titre d'exemple. Les faits entourant sa mort à l'âge plutôt jeune de 43 ans sont inconnus, outre ce qui avait été publié dans les rapports de la presse d'époque indiquant qu'il décéda à La Havane aux suites d'une courte maladie [14]. Citant à titre de référence un bref reportage non fondé tiré du Globe de Toronto du 14 octobre 1930, « Canadian Artist Dies In Poverty » dans une ressource consacrée aux biographies d'artistes canadiens, Colin MacDonald écrivit au sujet de Johnstone qu'« en 1930, il gagna La Havane, à Cuba, où il devint indigent puis mourut à l'âge de 43 ans ». Ajoutant à l'intrigue, Macdonald conclut ensuite que « Ceux qui sont encore sensibles à ses tableaux se demandent si sa mort tragique aurait pu être évitée [15] ». Le reportage du Globe ainsi que d'autres articles similaires semblent tous être fondés sur la même dépêche de la Presse canadienne.

 

La rétrospective Johnstone présentée à la Galerie Walter Klinkhoff s'agit probablement de la plus grande exposition des tableaux de Johnstone. Notre exposition fut accompagnée d'un texte savamment écrit par Ash Prakash. Une modernité des années 1920 à Montréal. Le Groupe de Beaver Hall, qui fut présentée au Musée des beaux-arts de Montréal puis à Hamilton, et Windsor, en Ontario, et finalement au Musée Glenbow à Calgary, servit à fournir la plateforme appropriée pour promouvoir Johnstone auprès d'un large public contemporain et à contextualiser son importante contribution au modernisme de son époque. Là encore, Jacques Des Rochers ne put éviter la tentation d'inclure l'hypothèse que Johnstone fréquentait supposément les fumeries d'opium du quartier chinois en indice d'une image de Johnstone du quartier chinois à Montréal [16].

 

Nous ignorons si John Young Johnstone avait un penchant pour les fumeries d'opium du quartier chinois. Le quartier chinois était situé à moins d'une balade de dix minutes à pied du lieu où il résidait avec sa mère veuve jusqu'en 1920. Le Monument National, où Johnstone enseignait dans les années 1920, est situé à un jet de pierre du quartier chinois. Bien que nombre des ses contemporains artistes trouvaient matière à composition immédiatement à l'est et à l'ouest du quartier chinois, le petit corpus de l'œuvre de Johnstone du quartier chinois de Montréal est unique dans le canon de la peinture de la métropole[17]. Au moment de la parution du catalogue Une modernité des années 1920. Montréal. Le Groupe de Beaver Hall, Jacques Des Rochers avait enregistré 5 œuvres signées Johnstone représentant le quartier chinois.

 

Le Marché Bonsecours et ses alentours avaient attiré l'attention de plusieurs artistes créatifs dès son ouverture à la fin des années 1840. Le secteur était à la fois un marché et un lieu où de nombreux Montréalais se rendaient afin d'échanger. Le Musée national des beaux-arts de Québec possède un Johnstone du Marché Bonsecours à la brunante. Cette composition datée de 1910 est peinte de manière plutôt rigide et témoigne d'une relative immaturité stylistique. Il vaut la peine de noter que la cour donnant sur la rue Saint-Vincent, telle qu'interprétée dans le tableau sélectionné par le jury de Québec, est située à quelques centaines de mètres du marché. Le Musée des beaux-arts du Canada fit l'acquisition d'une composition particulièrement réussie du Marché Bonsecours lors de l'exposition de la Art Association of Montreal en 1916. L'exposition menée par Foss et Des Rochers en 2015 inclut une excellente scène du lieu qui, comme notre tableau de 1917, démontre que Johnstone est un peintre virtuose qui réussit à évoquer la sensation de chaleur ressentie sous le soleil d'été montréalais.

 

Nos John Young Johnstones, The Chinese Shop (v. 1920) ainsi que Marché Bonsecours, de 1917, révèlent un artiste moderne canadien qui peignait dans son propre langage postimpressionniste. Le premier tableau est une étude d'ombres, par une fin d'après-midi transpercée des rayons de soleil qui brillent furtivement à travers les rues du quartier chinois, radieux sous l'intensité de la lumière de juillet. Ses « exquises petites huiles », comme celles-ci, peuvent être favorablement comparées - en matière de qualité et sensibilité, mais non sur le plan stylistique -, aux pièces de James Wilson Morrice. Son art le confirme : il est juste de qualifier Johnstone d'« excellent peintre »[18].

  

Notes

1. Selon Michèle Grandbois, « Suzor-Coté et la collection du Musée National des beaux-arts du Québec », in Annales d'histoire de l'art canadien, vol. XXVI, p. 148, les autres tableaux sélectionnés, créés par Albert Robinson, Suzor-Côté, Clarence Gagnon, Maurice Cullen et Alice Des Clayes sont devenus iconiques.

 Par ailleurs, si un doute subsiste quant aux habiletés d'Alice Des Clayes, nous vous invitons à consulter « Place Jacques-Cartier » sa toile qui fut sélectionnée par le jury de la 37e Exposition du Printemps. Vers 1996-1997, le professeur Laurier Lacroix avait notamment choisi cette œuvre pour la page titre de son catalogue d'exposition Peindre Montréal. 1915-130. Les peintres de la montée Saint-Michel et leurs contemporains. Une description plus détaillée du processus de sélection, incluant les membres du comité et les autres œuvres sélectionnées, est présentée par le professeur Lacroix dans « La collection comme temps de la Nation. Les premières acquisitions du Musée de la province de Québec en 1920 » in Les cahiers des dix, n 62 (2008).

Sur une note professionnelle, nous profitons de cette occasion pour vous faire part du plaisir que nous avons eu à servir trois filles du regretté sénateur Athanase David, ainsi que d'autres de ses parents. M. David était un gentilhomme de très bon goût. Bon nombre d'artistes de sa génération assistèrent au moins à un des mariages de ses filles et offrirent des œuvres d'art en cadeau nuptial. Notre expérience nous a montré que toute œuvre d'art en provenance de la collection de feu M. David est de grande qualité

 2. Michèle Grandbois, 2005, p. 148 

 3.  "Au fil de l'heure : Le Groupe Beaver Hall", La Presse, 20 janvier 1921, p. 2

 4.  Il est possible que le tableau « Rue des Carrières » de Johnstone, qui fut qualifié de « vrai joyau » dans l'édition de la Presse du jeudi 20 janvier 1921, s'agirait peut-être du même croquis que Johnstone exposa et offrit - sans succès - au prix de 20 $ à l'exposition de l'Art Association of Montreal, en 1917.

5.  Jacques Des Rochers et Brian Foss (sous la dir. de), Une modernité des années 1920 à Montréal : le groupe de Beaver Hall, Montréal : Musée des beaux-arts de Montréal; Londres, RU : Black dog Publishing, 2015, p. 300

 6. Ibid.

7. The Arts Club : Minutes of the Council Meeting Held Sept. 4th, 1928, fonds de l'Arts Club, Musée des beaux-arts de Montréal, Québec

8.  The Arts Club : Minutes of the Council Meeting July 3rd 1928, fonds de l'Arts Club, Musée des beaux-arts de Montréal, Québec

9. The Arts Club : Minutes of the Council Meeting Held Sept. 5th, 1931, fonds de l'Arts Club, Musée des beaux-arts de Montréal, Québec

 10.  Dorota Kozinska, "Klinkhoff's Legacy", The Montreal Gazette, 12 septembre 1998.

11. Evelyn Walters, The Beaver Hall Group and Its Legacy, Toronto : Dunburn Press, 2017, p. 87

12. Ibid., p. 91

13. Ibid., p. 87

14. Colin MacDonald, "John Young Johnstone", Dictionary of Canadian Artists, vol. 3, Toronto : Canadian Paperbacks, 1975, p. 571

 15. Ibid.

16. Une modernité des années 1920 à Montréal : le groupe de Beaver Hall, Montréal : Musée des beaux-arts de Montréal ; Londres, RU : Black dog Publishing, 2015, p. 191

17. Jacques Des Rochers, au moment de la publication du catalogue de l'exposition Une modernité des années 1920 à Montréal : le groupe de Beaver Hall (2015) avait recensé cinq œuvres du quartier chinois créées pas Johnstone. 

18. Dorota Kozinska, The Montreal Gazette, 12 septembre 1998

 

 

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