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ROBERT PILOT, A.R.C. (1898-1967)

 
 
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Galerie Alan Klinkhoff
Robert Pilot
Le Carénage, la Barbade
Huile sur toile 22" x 28"
Vue détaillée
 
   
  A la mémoire de Robert Pilot
par Walter Klinkhoff
 
   
 
Comment en suis-je venu à faire la connaissance de Robert Pilot, je ne m’en souviens plus. Il y eut certainement, tout d’abord, des années qui nous offrirent peu de chance de nous rencontrer. Lors de la Seconde Guerre mondiale, pendant qu’il participait à la campagne d’Italie en tant qu’officier de camouflage, j’exerçais ma profession d’ingénieur au Département de construction navale, à Montréal. A la fin des hostilités, tandis que Pilot se préparait à rentrer au pays, j’entreprenais moi-même de visiter l’Europe, d’où je ne revins qu’au début de 1949. La reprise du travail inhérent à ma profession d’origine me persuada peu à peu que mon tempérament et mes goûts s’accommoderaient beaucoup mieux d’une galerie d’art. Je changeai donc de voie.

Dans l’enthousiasme de ces premières années du mon entreprise, il se peut que j’aie connu Robert Pilot par l’intermédiaire de ses collègues de l’Académie Royale canadienne, de qui je commençai bientôt à acquérir des tableaux. Peut-être aussi l’artiste entendit-il parler de mes ambitions par une amie dont le frère était marié à la sœur jumelle de Madame Pilot. Quoi qu’il en soit, Pilot me témoigna bientôt une bienveillance extrême, me prodiga des encouragements qui se traduisirent davantage par des actes que par des mots, car il me donna la chance d’acheter plusieurs de ses meilleurs tableaux. Le marchand d’art William Watson, qui était plus âgé et déjà connu, avait traité avec Pilot pendant des années; ainsi l’avait fait, sur une moindre échelle, Joseph Schima, de la Galerie Continentale. Tous deux peuvent bien m’avoir envié ces acquisitions et s’être étonnés de mon succès. Je dois cependant ajouter que j’étais toujours heureux d’acheter sur-le-champ ces tableaux, tandis que mes collègues, eux, les prenaient en consignation, c’est-à-dire qu’ils ne les payaient à l’artiste qu’au moment où ils les vendaient. Monsieur Watson, marchand de renom à l’époque, parrainait surtout Maurice Cullen, le beau-père de Pilot; il appelait ce dernier "Bobby", même en se référant à lui. J’imagine que ce diminutif quelque peu enfantin dût irriter Pilot, déjà devenu un des plus éminents peintres canadiens et, en fait, président de l’Académie Royale canadienne (1953-54).

Un jour que je rendais visite à l’artiste à son studio de la rue Peel, j’aperçus une peinture ravissante, dont le sujet, assez proche du studio, faisait voir une partie de la rue Peel vue du côté sud de la rue Sherbrooke par un soir d’hiver. La composition charmait par sa grande poésie. Or, à l’époque, une grosse enseigne commerciale était suspendue devant un édifice du coin sud-est – et elle faisait partie du tableau. Pilot, pourtant, m’avait souvent dit et prouvé qu’il pouvait faire disparaître certains éléments de ses compositions, transposant quelquefois des arbres ou des maisons au nom de l’art. J’étais donc curieux de savoir pourquoi, cette fois-ci, il n’avait pas éliminé l’enseigne. Mon grand désir d’acquérir la peinture me poussa à le lui demander. Comme Pilot n’était pas plus vendeur qu’il n’admettait de compromis dans son art, je m’attendais à une réponse telle que "Si vous n’aimez pas cette peinture, ne l’achetez pas!" Mais, au contraire, il réexamina sa toile, puis me fit l’honneur de me dire que j’avais là "une idée" et me demanda de revenir le lendemain. Ce jour-là le tableau, débarrassé de son élément inesthétique, me plut dès que je le vis. Acquis par Monsieur Bartlett Morgan, qui vivait aussi sur la rue Peel, il fut montré lors de l’Exposition rétrospective présentée quelques années plus tard au Musée des beaux-arts. Le catalogue publié pour l’occasion, devenu maintenant très rare, en contenait une reproduction en couleur à la page trente-sept. Ce tableau fait aussi partie de notre présente exposition.

Je me demande parfois si Pilot n’a jamais regretté de ne pas s’être joint au Groupe des Sept. Il en eut certainement la possibilité, tout comme l’eurent Randolph Hewton et Albert Robinson. Tous trois furent invités, en 1920, à participer à la première exposition du Groupe des Sept, à Toronto. Ils montrèrent leurs œuvres avec le Groupe mais refusèrent d’aller plus loin dans leur association à celui-ci. S’ils avaient consenti à s’y joindre formellement, c’est d’un "Groupe des Dix" que l’histoire de l’art nous parlerais maintenant. Robinson me confia plus tard que lui-même et ses deux confrères ne pouvaient tout simplement pas partager la façon de penser des autres. Ils ne se sentaient pas obligés de peindre les étendues désertes et lointaines du Canada, mais préféraient les endroits habités, spécialement à son intention. A.Y. Jackson, un ami de vieille date de Pilot, aida à réconcilier les deux groupes et leurs philosophies. Au printemps, dans son Québec natal, Jackson peignait avec ses amis le long des rives du Saint-Laurent et dans l’onduleuse campagne environnante. Le reste de l’année, il s’aventurait vers les étendues désertes du Nord et de l’Ouest. Pilot, lui, dans ses recherches de sujets d’inspiration, eut toujours une prédilection pour le Québec.

Quant à ses préférences relativement aux autres peintres, elles allèrent surtout à Camille Pissarro, pour qui il avait une profonde admiration. Au Canada, ses artistes favoris furent Albert Robinson et James Morrice, sans oublier son beau-père et mentor Maurice Cullen, dont l’art devançait son époque. Une note, au sujet de ce dernier : la marchand William Watson avait l’habitude de me dire qu’il perdait de l’argent sur chaque tableau de Cullen qu’il vendait, car il prenait une commission de quinze pour cent, pendant qu’il lui en coûtait vingt pour maintenir la première maison d’affaires sur la rue Sherbrooke. Mais il considérait comme un privilège le fait de représenter Cullen et son œuvre. Tels beaucoup de grands peintres, Cullen et, après lui, son gendre, ne tirèrent pas vanité de leurs réalisations picturales. Il est vrai qu’avec le temps, seule la qualité compte; malheureusement, ce fait n’empêche pas bien des gens d’être attirés par la fanfare de certaine publicité, indifférents qu’ils sont à la réserve qui entoure souvent une vraie valeur. D’autre part, on ne saurait appliquer à Pilot les mots railleurs qu’employait Churchill en parlant de Clement Attlee : C’est un homme modeste – et il a bien des raisons de l’être". Non. L’œuvre de Pilot, au contraire, est d’importance considérable, bien que, jusqu’à récemment, on ne lui ait pas toujours accordé toute l’attention qu’elle méritait.

A l’époque où Russell Harper travaillait à son histoire "La Peinture au Canada", il chercha à obtenir l’aide de Pilot pour en savoir davantage sur Cullen. Pilot, courtois et obligeant comme toujours, invita Harper à déjeuner à son club, le Saint James’s. Ce fut là une erreur, je crois, et j’aurais pu en avertir l’artiste. Harper était un bon historien mais il avait un côté frustré et amer. Tout en se plaignant d’être lui-même dans la gêne, il adulait les gens fortunés, qu’il aidait dans leurs collections de tableaux, recevant de temps en temps, en guise de compensation, une invitation à leur table au lieu de la rémunération qu’il était trop timide pour demander. Dans son for intérieur il devait, je l’imagine, nourrir de la rancœur à l’endroit des gens qui avaient réussi, et spécialement des artistes couronnés du succès. Il aurait dû se rendre compte qu’il avait cherché lui-même l’aide de Pilot – et que celui-ci n’avait pas besoin de lui pour avancer dans sa carrière. Harper ne posa aucune question à Pilot au sujet de ses propres tableaux, ni ne leur accorda aucune attention lors d’une visite postérieure à la maison de l’artiste. Il ne mentionna Pilot ni dans le texte ni dans l’index de son ouvrage "Painting in Canada". Cette omission ne fait pas honneur à l’historien, mais n’affecte en rien l’artiste.

Pilot m’a souvent aidé à attribuer des titres à des tableaux, ainsi qu’à authentifier et dater les siens propres et ceux de Cullen. Vu qu’il avait été ami de Clarence Gagnon, il était familier avec l’excellent art de ce peintre, en plus de bien connaître son Québec, comme je ne tardai pas à le découvrir. Quand parut la première édition du livre de Harper, Madame Gagnon me téléphone, surprise d’y voir reproduit une peinture attribuée à son mari et intitulée "Vue depuis Lévis". J’avais déjà mes doutes quant à la peinture en question. Madame Gagnon, n’ayant pas été consultée ni n’ayant donné son consentement, craignait que l’œuvre ne fût un faux. Elle demanda à Pilot son opinion sur un sujet aussi délicat. Pilot examina le tableau reproduit et déclara sans hésitation que non seulement il ne pouvait être un Gagnon, mais qu’il ne pouvait non plus être une vue depuis Lévis. Cependant, comme le livre avait déjà été publié et que, selon Pilot, la réputation de Gagnon ne souffrirait pas d’une telle erreur, Madame Gagnon laissa discrètement tomber l’affaire. La seconde édition de l’ouvrage de Harper omit cette reproduction.

Comme bien des artistes, Pilot aimait que les gens apprécient et achètent ses tableaux; il avait besoin de ce stimulant pour continuer sa tâche. Chasser le découragement doit être si difficile quand les œuvres s’accumulent dans l’abandon! Pour lui, ce problème ne se présenta jamais.

Robert Pilot mourut en décembre 1967. Depuis l’Exposition rétrospective organisée à sa mémoire et inaugurée à Montréal à l’automne de 1968, vingt ans ont maintenant passé. Cette année marque le quatre-vingt-dixième anniversaire de sa naissance. Nous croyons que l’heure a sonné de commémorer, de rendre hommage à son immense talent et à son apport à l’art au Canada.

J’ai écrit ces quelques souvenirs personnels en guise d’introduction à l’exposition que présente notre galerie. Quant aux œuvres de Pilot, je les laisse parler par elles-mêmes. Qu’on me permette seulement d’ajouter, en terminant, un détail qui en dit long sur mon admiration : dans notre maison, c’est un tableau de Pilot qui surmonte le manteau de la cheminée.

Walter H. Klinkhoff


Source: Catalogue de l'exposition rétrospective Robert Pilot, Galerie Walter Klinkhoff (1988). Contactez-nous pour faire l'achat de ce catalogue à tirage limité (20$).

© Galerie Walter Klinkhoff Inc.



Robert Wakeham Pilot, fils de Edward Frederick Pilot et de Barbara Merchant, naquit à Saint-Jean, Terre-Neuve, le 9 octobre 1898. En 1910, Madame Pilot, déjà veuve, épousait Maurice Cullen qui était revenu dans son île natale pour y faire des croquis.

Cette même année, la famille s’installe à Montréal et Robert s’inscrit au Montreal High School alors situé rue Peel, sur l’emplacement actuel de l’hôtel Mont-Royal [maintenant les Cours Mont Royal]. Il y étudiera jusqu’à sa seizième année. Durant l’année scolaire, il dessine, le soir et les fins de semaine, dans le studio de son beau-père. Il suit également les cours du soir du Monument National où les leçons consistent à faire dessiner aux élèves la gamme classique des cubes et des cônes, puis la série des moulages de nez, d’oreilles, de têtes, de torses, etc. Pour compléter sa formation, il assiste aux cours du soir de la Royal Canadian Academy où il travaille d’après modèles vivants, sous la direction de William Brymner. C’est à cette époque que se précise sa vocation de paysagiste, grâce aux excursions de fin de semaine qu’il fait en compagnie de son beau-père et aux voyages plus longs que permettent les vacances d’été et au cours desquels il remplit ses cartons de croquis.

Cullen doit alors faire face à un problème épineux : ce jeune homme à qui l’attachent des liens étroits et dont il a developpé et dirigé le réel talent est sur le point d’embrasser une profession où lui-même n’à trouvé que misère et insécurité financière. Il tente, mais sans succès, de le persuader d’étudier l’architecture, mais il se sent aussi soulagé et heureux que Pilot quand, finalement, il est décidé que celui-ci deviendra peintre. A cet instant décisif, un vieil ami de Cullen, William Brymner, qui exerce alors une influence prédominate sur la vie artistique de Montréal et est directeur de l’école d’art de la Art Association, connaissant les difficultés financières de Cullen, lui offre de prendre Pilot comme élève, à la condition qu’il paiera quand il le pourra.

Pilot suit les classes de Brymner jusqu’en 1916 quand il s’engage dans l’Armée canadienne. Il sert jusqu’à la fin de la guerre, en 1918. En 1919, il reprend ses études avec Brymner et obtient la bourse Wood. Presque tous les étudiants de cette époque rêvent d’aller à Paris. Ce rêve, Pilot le réaliser grâce à la générosité d’un homme d’affaires de Montréal, Walter Hislop. Celui-ci, lors d’un dîner d’adieu en l’honneur d’Edwin Holgate, offre le prix de deux années en France, remboursable quand il le pourra.

A Paris, Robert Pilot s’inscrit au cours Julian. Le seul professeur de cette école qui saura gagner son respect est Pierre Laurens. Pilot dira plus tard que le "Ah, je vois un effort" de Pierre Laurens est le plus bel éloge qu’on lui ait jamais fait.

Il passe l’été de 1921 à Concarneau où il fait la connaissance du peintre américan, Charles Fromuth. Celui-ci a connu Maurice Cullen et apprenant que Pilot est son beau-fils, il l’aide à trouver un atelier. L’été suivant, Pilot revient à Concarneau où Edwin Holgate le rejoint et partage son studio pendant plusieurs mois. Au cours d’un second voyage en Europe, en 1927, Pilot visitera l’Espagne et le Maroc espagnol.

De retour à Montréal, il prend possession de l’ancien atelier de Cullen, rue Sainte-Famille, dans l’édifice Studio, propriété d’Alfred Laliberté. De là, il rayonne vers les Laurentides, la Baie Saint-Paul, Québec, et les provinces maritimes à la recherche de paysages à fixer sur la toile.

En 1940, il épouse Patricia Dawes et en 1942, leur naît un fils, Wakeham.

Peu de temps après la déclaration de la seconde Guerre mondiale, il se joint au régiment des Black Watch en qualité d’officier à l’instruction. Dès son arrivée en Angleterre, il est affecté au 1er Corps d’armée canadien à titre d’officier du camouflage et part pour l’Italie. Son nom est souvent cité à l’ordre du jour et, en 1944, il est décoré de la M.B.E.

A son retour à Montréal, il reprend ses cartons et ses excursions dans les Laurentides et dans la région de Québec. Plus tard, il visitera les Rocheuses, puis, l’Angleterre, l’Irlande, la France et l’Italie.

Vers la fin de sa vie, il retrouve une inspiration nouvelle dans d’anciens croquis qu’il retravaille, s’efforçant, comme il le disait, de capter la poésie intrinsèque d’une scène qu’il avait dessinée dans sa jeunesse. Il est ravi de lire dans une lettre de Renoir que cet artiste, dans sa vieillesse, avait recours au même procédé.

Cullen et Brymner, par leurs conseils et leur œuvre ont, sans aucun doute, exercé une influence puissante et durable sur Pilot, surtout à l’époque de sa formation. Il subit, mais à un degré moindre, celle de Constable et de Corot, puis celle de Pissarro pour qui il avait une profonde affection. Mais c’est sa propre vision, direct et personnelle, de la nature qui assure à son œuvre un place parmi celles de ces esprits créateurs qu’il aimait et admirait.

Il professait une grande estime pour l’Académie Royale canadienne dont il devint Associé, en 1925, et Membre, en 1935. Il avait foi en cet organisme, il y voyait une force au service de l’art au Canada et il travailla sans relâche à en affermir les structures, surtout durant sa présidence, en 1953-54.

Ses méthodes de travail étaient simples et franches comme le démontrent ses toiles. De sa riche palette aux tons de bleu de cobalt, outremer, viridine, brun de mars, rouge clair, ocre jaune, jaune de zinc, cadmium sulphuré, garance et vermillon, il n’utilisait souvent que le bleu de cobalt, le brun de mars, l’ocre jaune et la garance. Il choisissait et préparait ses panneaux et ses toiles avec le plus grand soin. La peinture était tout sa vie et il s’y adonnait sans réserve. Il apportait à son travail une intégrité totale tant étaient grands son respect et son amour de sa profession. Même affligé par la maladie, dans ses dernières années, il ne se plaignait que s’il était incapable de peindre, autrement, il traitait ses infirmités avec un humour un peu amer. De nature généreuse et sensible, il était toujours prêt à rendre service, avec délicatesse, souvent anonymement, en particulier aux étudiants et aux jeunes peintres.

L’œuvre qu’il laisse à la prospérité est le témoignage riche et éloquent d’une vie entièrement consacrée à l’Art qu’il aimait tant.

T.R. MacDonald, R.C.A.

Reproduit avec la permission de Madame T.R. MacDonald du catalogue de l’Exposition Rétrospective de Robert W. Pilot en 1968.

 
   
 
 
 
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