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PAUL VANIER BEAULIEU (1910-1996)

 
 
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Galerie Alan Klinkhoff
Paul Vanier Beaulieu
La cage d'oiseau, 1956
Huile sur toile 39 1/2 x 32 po. (Vendu)
Vue détaillée
 
   
   
Biographie de P.V. Beaulieu
par Germain Lefebvre
 
   
 
La carrière du jeune peintre Paul Beaulieu se dessine alors que s’engage sur la scène culturelle québécoise un vigoureux mouvement de renouvellement qui va favoriser l’avènement de la modernité en art grâce à l’action de ses principaux animateurs, John Lyman, Alfred Pellan et Paul-Émile Borduas. Lors de ses années d’étude à l’École des beaux-arts de Montréal, il y a pour collègues Stanley Cosgrove et Jean-Paul Lemieux qui seront de l’avant-garde artistique au cours des années quarante. Toutefois, bien qu’il soit habité du même instinct de liberté que ces compagnons, il n’aura pas l’occasion de se joindre à eux au sein de la Société de l’art contemporain lors de sa fondation en 1939. Il est en effet déjà parti à Paris en 1938 pour aller puiser directement à la source du renouveau artistique dont il a pu observer les premières manifestations en milieu québécois. Il ne connaîtra pas non plus les élans d’enthousiasme des défenseurs de l’art vivant devant les tableaux que Pellan ramène de Paris à son retour en 1940. En tant que sujet canado-britannique il est alors enfermé dans un camp d’internement où il sera retenu jusqu’à la libération de Paris en 1944. Mais ces rendez-vous manqués avec des moments décisifs de l’histoire de l’art québécois n’affecteront en rien la richesse de son œuvre et ne feront pas obstacle à l’orientation de son travail personnel; il sait depuis son plus jeune âge que son destin passe par la voie de la création artistique et c’est avec passion qu’il suivra son propre parcours à distance des écoles et mouvements québécois.

Paul Beaulieu naît à Montréal le 24 mars 1910 dans une famille de notables établie au carré Saint-Louis dans le voisinage de la résidence où vécut le poète Émile Nelligan; lieu culturel quasi mythique où passeront un jour, à leur tour, le poète Gérald Godin et sa compagne Pauline Julien, le cinéaste Claude Jutra et combien d’autres; lieu imprégné d’un très intense climat artistique. La famille Beaulieu n’y échappe pas : le père, l’avocat Joseph-Alphonse Beaulieu, aime s’entourer d’œuvres d’art et possède une estimable bibliothèque d’ouvrages consacrés à l’art et à son histoire; il s’adonne lui-même à la peinture, réussissant d’habiles portraits de ses collègues du Barreau du Québec. Cet intérêt pour la peinture et même sa pratique est partagé par son épouse, Augustine Vanier. On ne s’étonnera donc pas de voir se manifester chez les sept enfants de la famille Beaulieu, dont Paul est l’aîné, un goût prononcé pour l’art. Claude, l’architecte et urbaniste sera directeur artistique à la revue Vie des Arts et fera œuvre en architecture religieuse; Louis, qui est aussi peintre, poursuivra sous le pseudonyme de Louis Jaque, une solide carrière, alors que Gérard, l’ingénieur, deviendra un collectionneur avisé d’art contemporain.

Le jeune Paul s’initie à l’art lorsqu’il a une dizaine d’années en feuilletant les albums d’art dans la bibliothèque-atelier de son père et il lui emprunte sa boîte à couleurs et ses pinceaux pour reproduire les héros de ses bandes dessinées. Puis c’est vers l’âge de quinze ans, alors que la famille est allée vivre à Sainte-Thérèse, en banlieue nord de Montréal, que l’artiste en herbe, encouragé par son père, va s’installer dans la nature pour peindre des paysages sur le motif. L’attrait des visions colorées, des formes et leurs contours, et surtout le plaisir de les capter pour les transposer sur une feuille ou une planchette de boîte à cigares, prennent une importance grandissante dans son quotidien, bien au-delà de la période des vacances. Les activités scolaires perdent sérieusement de l’intérêt en contrepartie, et d’école en école, où il passe de l’étude des matières commerciales aux apprentissages techniques, le jeune étudiant accumule les déceptions. Il cherche autre chose; quelque chose qu’il a pressentie à travers ses expériences picturales. Il y pense de plus en plus, il sera peintre comme ces artistes qui créent en toute liberté dans des ateliers à Paris. Les parents se laissent facilement convaincre, et en septembre 1927, à l’age de 17 ans, Paul s’inscrit à l’École des beaux-arts de Montréal.

Il se met à la tâche avec enthousiasme et travaille consciencieusement à l’étude du dessin, de la décoration et de la peinture. Mais comme toutes les autres maisons d’enseignement qu’il a fréquentées jusque là, l’institution de la rue Saint-Urbain est aussi un lieu où règne rigueur et discipline et les méthodes d’apprentissage imposées ne correspondent pas aux attentes de l’étudiant qui aspire à plus de liberté. Déçu, il décide de ne pas prolonger cette formation et quitte au milieu de la troisième année académique.

Le rêve qu’il entretient c’est toujours, bien sûr, d’aller vivre sa vie d’artiste à Paris et pour cela il doit amasser les ressources financières nécessaires. En 1930 il crée donc son propre atelier d’art publicitaire et emménage dans un immeuble du square Phllips là où avait déjà logé la Art Gallery de la Art Association of Montreal, devenue aujourd’hui le Musée des beaux-arts de Montréal. Il y a pour partenaire son ami Gonsalve Désaulniers et pour client la maison Dupuis et Frères. Mais la crise financière qui sévit alors a finalement raison de l’entreprise qui a tout de même survécu près de six ans en s’adaptant aux fluctuations du marché, se transformant pour un temps en atelier de décoration logé aux limites de Chinatown. Au terme de l’expérience Paul se retrouve sans le sou, mais toujours habité par son rêve parisien.

Comme beaucoup de jeunes artistes dans sa condition, il va se faire garçon de café, métier qui permet de s’assurer un gagne-pain raisonnable et même de faire quelques économies. Il a la chance de décrocher un emploi au célèbre restaurant Le Lutin qui bouffe de la rue Saint-Grégoire fréquenté par une clientèle aisée qui apprécie les tableaux que le propriétaire, Jos McAbbe, lui permet d’accrocher aux murs de la salle à manger. Paul dispose en effet de ses après-midi pour brosser des paysages inspirés à cette époque des toiles des peintres Suzor-Côté, Frédérick Coburn, Robert Pilot toujours à la mode dans les années trente. Grâce aux généreux pourboires de la clientèle et à la vente de plusieurs tableaux, il accumule bientôt les gains suffisants et prend une place sur le paquebot Le Paris en partance de New York en octobre 1938. Il va rejoindre son frère Claude installé dans la Ville Lumière depuis 1935.

Paris! Enfin Paris! Le rêve depuis longtemps caressé devenu réalité. Il emménage avec Claude au 17 rue Campagne-Première à Montparnasse, haut lieu de la vie artistique parisienne. Sis entre le boulevard de Montparnasse et le boulevard Raspail, l’atelier n’est qu’à deux pas des cafés légendaires du Dôme et de la Coupole que fréquentent Picasso, Zadkine, Giacometti et une foule d’autres écrivains et artistes dont des Canadiens comme Dallaire et Pellan. Pendant un an, Paul suit assidûment un cours à l’École Nationale Supérieure des Beaux-Arts de Paris, mais comme Pellan avant lui, il est rapidement attiré davantage par les travaux des maîtres de l’art contemporain qu’il croise sur son chemin. «Quand je suis arrivé à Paris, confiait-il au cours d’une entrevue sur les ondes de Radio-Canada, d’abord j’avais une formation du terroir; j’admirais beaucoup Clarence Gagnon et Maurice Cullen. Et là-bas, Vlaminck m’a beaucoup impressionné parce qu’il faisait des paysages à grands coups de spatule très colorés. Et puis, petit à petit, l’école de Paris a pris le dessus. J’ai senti qu’il y avait autre chose à faire».[1]

Au début donc, Paul Beaulieu apprivoise Paris à petites doses. Il se promène par les rues, sur les quais et il fait des croquis : Notre-Dame, les ponts de la Seine, Ménilmontant, Saint-Germain. Puis il fait la connaissance du groupe des Espagnols, Dominguez, Florès, Palmiero qui habitent comme lui Montparnasse. Peu à peu il s’imprègne de l’ambiance créée par les artistes-phares, Bonnard, Dufy, Braque, Matisse; il rencontre Rouault et Derain et surtout Picasso. C’est avec son ami Florès qu’il va la première fois à l’atelier de Picasso qu’il admire. Au contact du «géant», Beaulieu renoue avec la gravure en taille-douce à laquelle il s’était initié auprès de Robert Pilot à l’École de beaux-arts de Montréal. Picasso, passionné par le travail à l’eau-forte vient tout juste de terminer, en 1937, sa Suite Vollard et il fait voir ses dernières planches au jeune Québécois. Par la suite, celui-ci se rend à l’atelier de l’un des principaux imprimeurs de Paris, Roger Lacourière auprès de qui il découvre des techniques nouvelles qu’il s’empresse de mettre à l’essai sur sa propre presse à son atelier.

Cette initiation artistique parisienne si heureusement amorcée est brutalement interrompue quand les Allemands envahissent et occupent la France : les frères Beaulieu, pris au piège, sont arrêtés en juillet 1940 comme prisonniers civils en tant que ressortissants canado-britanniques et envoyés dans un camp d’internement à Saint-Denis. On y a rassemblé près de 2 000 détenus dont 160 Canadiens qui y vivent à l’intérieur des barbelés. Les Beaulieu s’y trouvent en compagnie du peintre Jean Dallaire et de l’architecte Edouard Fiset. Les artistes réussissent à se procurer du papier, des couleurs, de quoi dessiner et peindre. Beaulieu y réalise plusieurs portraits de ses compagnons d’infortune, dont quelques-uns de son ami Dallaire. Et le temps passe…très lentement. Et cela dure quatre ans. Les portes du camp s’ouvrent enfin en août 1944 et Paul Beaulieu rentre chez lui, rue Campagne-Première, et il renoue avec ses compagnons d’avant-guerre. Il se fait de nouveaux amis, les peintres Francis Gruber et André Marchand dont le travail l’impressionne vivement, et la vie d’artiste reprend son cours. Dès le mois de novembre 1944, il obtient une première exposition personnelle à la galerie d’Henriette Vallot, rue de Vaugirard. Il y a rassemblé des toiles peintes avant son internement ainsi que des dessins de la «période Saint-Denis ». On peut y voir apparaître les premières figures de clowns et autres amuseurs publics qui referont surface bien des années plus tard. Plusieurs toiles trouvent preneurs au plus grand plaisir de l’artiste. P.V. Beaulieu, ainsi qu’il signe ses œuvres – le «V» étant pour Vanier, du nom de sa mère - réussit à placer des œuvres chez quelques marchands de tableaux, dont les galeries d’Orsel et Meitzer.

Après sept ans d’absence, Paul Vanier Beaulieu rentre au pays en juin 1945. Il se réjouit de voir que les nouvelles tendances de l’art issues de l’école de Paris ont fait leur chemin au Québec grâce aux activités des peintres rentrés d’Europe comme Pellan. Il s’intéresse au travail des artistes regroupés autour de John Lyman au sein de la Société d’art contemporain, dont André Biéler, Paul-Émile Borduas, Stanley Cosgrove, Goodridge Roberts, Fritz Brandtner, Marian Scott, Jack Humphrey, Philip Surrey. À l’automne 1945 il présente, pour la première fois, un ensemble de ses œuvres à Montréal, sur les murs de la maison familiale, au 3679 rue Laval. On peut y voir des peintures ainsi que des estampes qui témoignent de son attachement au cubisme cézanien, aux accents fauves de la couleur de Matisse, à la solidité des compositions de Braque et à la clarté du dessin de Picasso. Une large sélection de natures mortes voisine avec quelques exemples de figures d’arlequins et autres clowneries.

Il récidive au printemps 1947 en offrant, au même endroit, une présentation de plus grande envergure. Il a réuni cette fois une bonne centaine de tableaux et d’estampes où dominent toujours très largement les natures mortes, mais où les personnages hauts en couleurs occupent une plus grande place aux cimaises. Présentés frontalement, s’imposant à la surface des tableaux comme des figures quasi hiératiques empruntant à la fois certains accents du terroir d’une franche naïveté, ces personnages sont dessinés à larges traits découpant des zones de couleurs vives et contrastées produisant un effet saisissant tout autant que séduisant.

Les gravures, bien que peu nombreuses dans l’exposition, attirent particulièrement l’attention par leur facture innovatrice. Beaulieu a en effet rapporté de Paris des procédés techniques inconnus ici, comme par exemple les eaux-fortes au sucre et la gravure en couleurs sur plaques superposées. Mais il semble bien qu’il ne se soit pas remis à la gravure depuis son retour à Montréal, à peine a-t-il réalisé quelques monotypes. Il raconte cependant volontiers ses expériences en la matière à Paris et il parle des réseaux d’ateliers qu’il y a fréquentés. Ces propos éveillent un vif intérêt chez le jeune professeur de l’École des arts graphiques, Albert Dumouchel dont le rôle sera prédominant dans l’éclosion d’une école québécoise de l’estampe dans les années soixante.

Si l’éveil du milieu artistique qui resserre les rangs autour des deux pôles animés par Pellan et Borduas ne le laisse pas indifférent, il ne réussit pas à retenir l’artiste toujours imprégné du climat d’intense créativité de la Ville Lumière et, en juillet 1947, Beaulieu reprend le chemin de Paris pour y retrouver son atelier de Montparnasse.

Commence alors une période de travail soutenu. Il peint, dessine, grave et les natures mortes ainsi que les dessins d’observation s’accumulent. Les expositions s’enchaînent accompagnées de marques d’appréciation des plus encourageantes. La galerie La Gentilhommière lui offre une exposition particulière à l’été 1949, sa seconde à Paris. Plusieurs des dessins et tableaux ont été réalisés au cours d’un séjour qu’il vient d’effectuer en Provence. Son travail est remarqué par les critiques, dont Jean Moselan qui écrit dans la revue l’Opéra: « il se promène à travers le monde et fréquente les marchés des villes; un carnet de croquis en poche, il va et regarde; il note, que dis-je, il dessine et il dessine très bien, magistralement même; puis il rentre à l’atelier et compose, il peint en synthèse tout un peuple de choses décortiquées».2

Plusieurs toiles sont acquises par des collectionneurs qui apprécient particulièrement ses natures mortes où l’on aime reconnaître la cruche, les poissons, les poires dans un compotier qui rappellent les recherches du cubisme. Les critiques évoquent, on s’en doute, les maîtres du mouvement, Braque et Picasso, et on ne manque pas de souligner les couleurs franches de Matisse. On signale cependant une personnalité qui s’affirme. Au cours des années suivantes il participe à des expositions de groupe dont celle du Premier salon des jeunes peintres à la Galerie des Beaux-Arts; puis il est présent au Salon de mai et au Salon de l’Art libre. Mais l’événement le plus marquant est sans doute l’acquisition par le Musée national d’art moderne de Paris, en 1951, du tableau Nature morte à la bouteille jaune peint au cours d’un séjour dans la région de Draguignan en Provence. Il s’agit de la première œuvre d’un artiste canadien contemporain acquise par l’institution qui a récemment ouvert ses portes, en 1947, au Palais de Tokyo, avenue du Président Wilson. On y voit, sur un fond gris clair lumineux, une coupe avec des fruits dont les tons jaune vert correspondent à ceux de la bouteille à demi pleine de vin du pays. La même année, le tableau que Beaulieu a soumis au jury des Concours de la province de Québec, Nature morte à la bouteille et cerises, lui mérite le deuxième prix devant Pellan qui obtient le troisième prix avec Évasion et son ami Dallaire qui vient au quatrième rang; c’est Jean-Paul Lemieux qui s’est vu attribuer le premier prix.

Depuis son retour à Paris l’artiste s’est remis à la pratique de la gravure et il fréquente assidûment l’atelier Georges Leblanc, rue Saint-Jacques. Il se perfectionne dans la technique de l’eau-forte en observant le travail des maîtres Johnny Friedlaender et Albert Flocon. En 1952, il réalise un livre d’artiste Ô Visages illustrant un poème satirique de Jean-Louis Vallas, inspiré par les visages des gens qui passent sur les ponts de Paris. L’ensemble comprend trente-trois eaux-fortes qui sont tirées sur les presses se l’Atelier Leblanc. L’artiste a fixé sur le cuivre les expressions changeantes des émotions humaines, allant de la joie à l’angoisse «…pauvres visages effacés…, visages peints…, visages longs…, visages graves…, visages creux, visages hâves…, visages doux, visages durs, tous délavés par quelques pluies…». Il interprète les passions par des effets stylistiques fort variés : le trait est tantôt dense et expressionniste, tantôt il est vif et enlevé ou encore, il se fait sagement descriptif et naturaliste. Un exemplaire de l’ouvrage est acquis par le Musée du Québec dès 1953, premier livre d’artiste contemporain à entrer dans sa collection.

À la même époque, il se met sérieusement à l’aquarelle qu’il maîtrise rapidement avec un brio remarquable. Il explore des techniques variées utilisant des papiers divers pour multiplier les effets de fluidité de la couleur sur la surface. Il privilégie cependant nettement les procédés de l’aquarelle mouillée. «Avec un éponge, je mouille entièrement mon papier; je mets des taches de couleur qui courent en tous sens, et par-dessus, je pose de l’encre avec une plume, un bâton, tout ce qui me tombe sous la main. Je dessine dans la couleur. Ça fait des effets. Il y a un côté contrôlé mais aussi un côté où je laisse travailler l’eau».3 Ces aquarelles d’un lyrisme réjouissant séduisent les critiques et des amateurs nombreux, qu’il s’agisse de paysages lumineux, de fraîches natures mortes ou de compositions qui frôlent audacieusement l’abstraction.

Beaulieu s’emballe manifestement pour la liberté d’expression, la spontanéité que permet l’aquarelle et cette passion se maintiendra tout au long de sa carrière. Mais pour l’instant ces travaux n’apparaissent que rarement en galerie. Ainsi, on ne les voit guère dans les expositions qu’il présente à Montréal à la galerie Waldorf au printemps 1953 et à l’été 1954. Il y montre plutôt de larges ensembles de natures mortes où s’affirme de plus en plus son tempérament; cafetières, fruits, tasses, moulins à café et autres objets du quotidien ne sont que des prétextes à créer des représentations, des jeux, des mises en scène plastiques. Dans quelques tableaux surgissent à l’occasion quelque personnage, L’Homme au coq, Femme dans un paysage. C’est une Nature morte au mortier que l’artiste présente à l’exposition «Quelques peintres canadiens contemporains» qui se tient au Musée des beaux-arts à l’occasion du Festival de Montréal 1953.4

Puis l’artiste se tourne résolument vers la représentation humaine et réintègre les personnages marginaux qui figuraient dans quelques toiles de l’époque de sa libération du camp d’internement. Il rejoint par là une source d’inspiration qu’ont exploité avant lui bon nombre d’artistes depuis le début du siècle, dont Francis Picabia, Kees Van Dongen et bien sûr Picasso pour n’en nommer que quelques-uns. Reviennent donc en force les saltimbanques, les clowns, les acrobates et jongleurs, la foule des nomades qui vivent dans le sillage du cirque et du music-hall. Beaulieu avouait que le personnage de l’oiseleur lui avait été inspiré par l’artiste Philippe Clay qu’il avait vu un jour chanter. Il avait été impressionné par ses mains surtout qui bougeaient comme l’oiseau qui déploie ses ailes pour s’envoler. Il en fait toute une série de dessins dont certains deviennent tableaux.

Malgré leurs costumes aux gais couleurs et leurs maquillages fantaisistes, les clowns et les arlequins dégagent une certaine mélancolie et même une tristesse que paraissent aussi partager les joueurs d’échecs; et ces pantins retenus par leurs fils, et ces marionnettes à la triste figure ne semblent guère s’amuser. Peut-être faut-il y voir le souvenir persistant du long séjour forcé derrière les barbelés des années d’internement. Mais l’artiste ne se complaît guère dans la grisaille et l’anecdote, et la passion de la couleur est un excellent exutoire. L’important est ailleurs, dans ces tracés, ces motifs, ces valeurs colorées qui prennent vie dans la composition du tableau.

Un voyage en Bretagne, en 1957, a un impact déterminant sur le cours de ses expérimentations picturales en ramenant au premier plan ce cheminement vers l’abstraction qu’on pouvait déjà observer dans la configuration de plusieurs travaux à l’aquarelle. Mais on est loin ici de la fluidité de celles-ci. Dans les petits tableaux qu’il brosse en Bretagne, il s’attarde aux couleurs vives qui se densifient et la matière s’épaissit en hautes pâtes. Cette tendance s’accentue au cours d’un séjour à Mougins en Provence en 1958, puis lors de ses passages dans la région de l’Estérel ainsi qu’à l’occasion de voyages en Espagne et en Italie. Selon son habitude, il réalise d’abord ses paysages sur des toiles de petits formats et c’est plus d’une centaine de ces pochades qu’il ramène de ses voyages et qu’il accroche aux murs de son atelier. Il en choisit quelques-unes et les agrandit en construisant des tableaux très structurés, faits de taches de couleurs bien ordonnées où on reconnaîtra une certaine parenté avec les œuvres de Nicolas de Staël ou de Serge Poliakoff. Ces œuvres abstraites n’ont rien en commun avec la gestuelle et l’expressionnisme des peintres automatistes et empruntent plutôt au naturalisme ou paysagisme abstrait. Elles évoquent tantôt les architectures méditerranéenne et les structures arides des falaises écrasées sous le soleil, ou alors elles se réduisent à des plans de couleurs juxtaposés en des géométries interactives.

Paul Vanier Beaulieu vit et travaille à Paris depuis 1947 et c’est dans son atelier de la rue Campagne-Première que s’élabore son œuvre aux multiple facettes : natures mortes, curieux portraits et paysages rendus dans les techniques les plus variées de l’huile, l’aquarelle, la taille-douce, l’eau-forte, la lithographie le monotype, la décalcomanie. Bien intégré au milieu parisien, il est invité, au printemps 1958, par le conservateur Bernard Dorival, à participer au Musée national d’art moderne de Paris, à une exposition intitulée « Trois peintres canadiens». Il partage cet honneur avec ses déjà célèbres compatriotes Alfred Pellan et Jean-Paul Riopelle. Du travail de Beaulieu, Dorival écrit: « Un trait ferme qui dit résolument ce qu’il entend dire; une couleur dense , approfondie par le clair-obscur; une forme puissante, douée d’une unité compacte et qui fait bloc, parce qu’elle est d’une seule coulée; matière cuisinée avec amour; toutes ces qualités authentiques évitent le prosaïsme qui aurait pu les menacer, grâce à la transfiguration que l’imagination du peintre fait subir aux choses».5

Mais s’il crée à Paris, Beaulieu expose surtout à Montréal grâce aux efforts soutenus de son frère Gérard qui continue à promouvoir son œuvre. Une entente est négociée en 1954 avec Max Stern, propriétaire de la Dominion Gallery qui le représentera en exclusivité jusqu’en 1965. Cette entente lui assure un revenu, modeste mais régulier, qui lui permet de subvenir à ses besoins et de continuer à vivre en France en créant en toute liberté. La galerie présente une première exposition particulière en février 1957 où les Montréalais ont l’occasion d’admirer une soixantaine de tableaux, choix varié de natures mortes et de scènes de cirque ainsi que quelques paysages récemment peints en Bretagne. La liste des œuvres exposées mentionne entre autres les titres suivants : Garçon à l’oiseau, Nature morte aux œillets, Les joueurs d’échecs, Les Saltimbanques amoureux, la Marionnette, L’Oiseleur. En février 1958, c’est le Musée des beaux-arts de Montréal qui l’accueille à sa Galerie XII réservée aux présentations des artistes contemporains. Il partage les murs avec son ami Jean Dallaire. Beaulieu y a rassemblé une série d’aquarelles hautes en couleurs et d’une exécution que la critique qualifie «d’éblouissante». Au printemps 1959, l’exposition chez Stern montre des toiles issues des séjours en Haute-Provence où perce la tendance à l’abstraction dans les étagements de murs blancs adossés aux parois brûlées de soleil.

Et les expositions se succèdent à la Dominion Gallery en 1962, puis à la nouvelle galerie Camille Hébert de la rue Bishop, en 1965. En 1968, on retrouve ses œuvres aux cimaises d’une petite galerie récemment ouverte à Saint-Sauveur-des-Monts dans les Laurentides. Ses aquarelles obtiennent un vif succès qui incite les propriétaires à lui offrir une exposition majeure à l’automne 1971. On présente alors une véritable rétrospective, un impressionnant panorama de 33 ans de carrière, réunissant plus d’une centaine d’œuvres où figurent, comme il se doit, des exemples de toutes les périodes, tous les procédés et tous les genres et sujets. Une place importante est réservée à un choix d’œuvres récentes qui indiquent un retour très sensible à la figuration amorcé à la fin des années soixante et où paradent des coqs flamboyants et s’étalent aussi des paysages des décors inspirés par la magie de l’automne, en un véritable déchaînement de la couleur. Le succès est retentissant, si bien que Beaulieu devient un véritable pilier de la galerie où il revient en 1972 et en 1975.

C’est sans doute au cours de ces séjours dans le petit village des Laurentides que l’idée d’un retour définitif au pays germe en lui. Tout semble lui réussir, la nature laurentienne lui inspire des tableaux d’une vitalité nouvelle et les amateurs en raffolent. D’autre part, la vie trépidante et bruyante de Paris, où il ne retrouve plus la ferveur de la vie d’artiste qu’il y a connue, lui pèse. L’idée fait son chemin et, en 1973, conseillé par un ami, il achète une petite maison sur une rue tranquille de Saint-Sauveur-des-Monts qu’il agrandira par un vaste atelier. «Je reviens maintenant au Québec, dira-t-il, parce que le cycle se reboucle, je reviens à mes origines, la nature laurentienne me rappelle. J’en éprouvais d’ailleurs souvent la nostalgie en Europe et je me trouve très heureux d’y revenir».6

Paul Beaulieu continue à peindre dans sa paisible retraite et son public le réclame. À Saint-Lambert, la galerie Frédéric Palardy, à Montréal, la galerie Bernard Desroches et à Ottawa, la galerie Vincent lui font successivement l’honneur de rétrospectives fort prisées par les amateurs et collectionneurs au cours des années soixante-dix et quatre-vingt. La galerie Simon Blais présentait à son tour, en 1994, une vaste sélection d’aquarelles, dessins et estampes réalisées entre 1950 et 1971. C’est l’heure des bilans.

Au fil des ans, les œuvres de Paul Vanier Beaulieu ont été acquises par nombre de grandes collections publiques : Musée des beaux-arts de Montréal, Musée d’art contemporain de Montréal, Musée des beaux-arts du Canada, Musée national des beaux-arts du Québec, Musée national d’art moderne de Paris, London Art Museum, Winnipeg Art Gallery, Philadelphia Museum of Art, Musée de Tel-Aviv.

Paul Vanier Beaulieu s’est éteint le 20 avril 1996 à Saint-Sauveur-des-Monts. En juin de cette même année, le Musée d’art de Mont-Saint-Hilaire lui consacrait une grande exposition, rendant hommage à l’ensemble de son œuvre. L’année suivante, le Musée Marc-Aurèle-Fortin de Montréal soulignait à son tour l’importance de l’apport au patrimoine artistique québécois de cet artiste hors norme qui fut parisien pendant plus de trente ans sans jamais rompre ses racines profondes au pays. L’art de Paul Vanier Beaulieu continue à rayonner à travers des centaines d’œuvres dont celles que l’on peut admirer dans la présente exposition.


© Germain Lefebvre & Galerie Walter Klinkhoff Inc., 2009

Source: Catalogue de l'exposition rétrospective Paul Vanier Beaulieu, Galerie Walter Klinkhoff, 2009.
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Notes des références disponibles sur demande.





Exposition P.V. Beaulieu chez Klinkhoff

Exposition rétrospective Paul Vanier Beaulieu
Du 12 au 26 septembre 2009
Catalogue - édition limitée - $20



 
   
 
 
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